Déportations de civils by Alexandra Leroy

La grande déportation de l’automne 1916

Dès octobre 1916, un nouveau bruit sinistre se répand: les Allemands enlèveraient des ouvriers belges pour les déporter en Allemagne et les contraindre au travail. En fait, la propagande pour recruter des travailleurs volontaires pour l’Allemagne a peu fonctionné. Les autorités occupantes décident donc de procéder à des déportations de chômeurs.

La convocation et le triage des hommes

Le 5 novembre 1916, la ville est placardée d’affiches ordonnant aux hommes de 16 à 60 ans de se présenter le 6 novembre à l’école du Camp Milon. La veille, les issues de la ville sont bloquées. Ce jour-là, les Lessinois ainsi que des hommes des communes voisines se présentent à l’école du Camp Milon (actuel ancien chemin d’Ollignies – site qualifiant de l’Athénée), les hommes sont triés comme nous le raconte Jules Colery :

« A l’entrée, un premier triage est fait par un docteur allemand accompagné d’un officier; les estropiés, malades à vue, trop jeunes ou trop âgés, selon son gré, sont retenus dans la première cour, les autres doivent passer dans la seconde qui est celle de l’école des filles et doivent se ranger près de l’entrée, en attendant leur sentence, je fus envoyé dans ce groupe. (…) Les commandants, officiers, y compris le fameux séquestre Hoppner dirigent les opérations ; l’entrée se fait sur deux rangs, les libérés traversent directement l’école et avant leur sortie, on appose un cachet au dos de leur carte d’identité; les autres, les condamnés doivent se présenter à la table où on leur propose des engagements de toutes sortes. En cas de refus (…), ils sont gardés à vue dans une classe et vers 8 heures et demie, un premier peloton d’une trentaine de condamnés sort; ils doivent se ranger par quatre et sont entourés de soldats, qui mettent baïonnettes au canon. On leur fait grimper le talus du chemin de fer et on les conduit directement à la gare, où le train les attend ».

1323 hommes s’obstinent et refusent de travailler volontairement pour l’occupant : ils sont conduits vers un train qui part 2 heures plus tard pour le camp de Soltau. C’est la « grande déportation ». Il semble que l’occupant n’ait pas déporté uniquement des chômeurs. Comme dans beaucoup de communes, le bourgmestre et le Comité de bienfaisance ont refusé de fournir à l’occupant la liste des inactifs. Le 6 novembre restera longtemps un jour fêté par tous les déportés et un jour chômé dans les carrières !

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Souvenir de la déportation du 6 novembre 1916, tableau de J. Bogaert qui évoque le départ du train des déportés lessinois vers l’Allemagne. (Musée communal de Lessines). Cette peinture est restée longtemps exposée au local des Déportés au Café « A la Belle Vue » place de la Gare.

Comme l’indique Jules Coléry dans ton témoignage :

« Petit à petit, le train composé d’une trentaine de grandes voitures se remplit. Toutes les rues voisines du chemin de fer (…) sont bordées de curieux; ce sont des pères et mères anxieux, des épouses, des enfants en pleurs. (…) Enfin, à deux heures, le train part, les mouchoirs s’agitent, de tous côtés (…), nous entonnons une vibrante Brabançonne et nous partons dans la direction d’Ath ».

Comment et où sont-ils déportés ?

carte-5Le convoi prend alors la ligne Enghien-Hal-Schaerbeek, soupe à la cantine de la gare puis repart par Louvain, Tirlemont, Chaudfontaine. Vers minuit, le train s’arrête, repart vers 6 h du matin et passe par Verviers, Moresnet, Aix-la-Chapelle (arrêt soupe), Bielefeld, Mindel?  Dans des wagons cadenassés, sans chauffage, ni éclairage, ils voyagent en direction de l’Allemagne. Aux passages dans les gares, on crie « Vive la Belgique ! Vive le Roi », on chante la Brabançonne en signe de résistance. Tous les Lessinois arrivent d’abord au camp de Soltau (aussi appelé « Le Camp des Belges »), au sud de Hamburg. Là, on leur propose de signer un contrat de travail volontaire. Ils refusent en masse.

Henri Jules Bertrand, un lessinois qui a séjourné à Soltau nous décrit son 1er jour dans le camp :

 » 8 novembre 16 –Après 44 heures de train, nous arrivâmes à Soltau. Là, on nous fit mettre par 5 et par groupes de 150 pour nous diriger vers les baraques. Nous étions à peine arrivés qu’on nous fit aller chercher un sac à paille. Contre notre baraque, on a mis un tableau sur lequel on demande toujours des ouvriers pour aller travailler dans diverses parties de l’Allemagne, mais personne ne se présente. Nous n’avons reçu du pain que le mercredi. Nous faisons trois repas par jour. Le matin, on nous donne du café, à midi de la soupe à chou navet et le soir, à 17h30, de la soupe à la farine de maïs. »

Parfois, Henri Bertrand nous décrit  quelques petits bonheurs partagés mais qui sont vite réprimés :

« 2 décembre 1916, Pendant la nuit, les hommes de la chambre d’à côté se sont mis à chanter et à danser. Les Allemands ont dû intervenir et le matin toute la chambre a été punie, ils ont dû rester pendant 2 heures sur la plaine face au vent»

Des conditions de vie rudes, moyen de pression pour signer un contrat volontaire

Quelques semaines plus tard, les Lessinois arrivés à Soltau sont répartis dans d’autres camps comme celui de Nieder Ochtenhausen (près de Bremevörde), Baden, Lübeck.

carte-3Certains sont envoyés encore plus loin vers l’est à Marienburg et Tessendorf (au sud Est de Gdansk), deux sites qui font aujourd’hui partie de la Pologne.

Par tous les moyens, les Allemands vont essayer que ces déportés signent des contrats de travail volontaire. Joseph Bonnier, un déporte d’Ollignies (village de la commune de Lessines) décrit bien dans son journal de guerre comment les conditions de vie se sont dégradées au fur et à mesure que les Lessinois refusaient de travailler pour les Allemands :

« 5 déc. 1916 – A 8 heures, on devait être dehors pour aller travailler. Partout, on disait : « Ne travaillez pas, ne bougez pas ». Mais premièrement, on nous fait prendre des faux, des bêches, d’autres des houes. Arrivés à destination, on fait des rassemblements pour se causer. On décide de ne pas travailler. Ils nous commandaient, nous répondions « Nix travail » ! Les fusils commencent à rouler, on y passe chacun à son tour. Il y en a même beaucoup qui ont été obligés de céder. Cela a duré jusque 3 heures de l’après-midi. Nous sommes alors rentrés au camp. Ceux qui n’ont pas voulu plier n’ont pas eu à diner, excepté le pain ».

Le lendemain, le témoin Joseph Bonnier continue son récit :

« 6 déc. 1916 – Le matin, notre café, puis à la besogne au champ. J’ai vu un peloton qui avait eu l’air de rester mais les boches ont mis baïonnettes au canon, ils en ont martyrisé un à tel point qu’on a dû le transporter au camp ».

Des déportés lessinois au camp de Marienburg (Archives Arlette Cattiez)

Les rations alimentaires diminuent au fur et à mesure que les déportés persistent à signer un contrat de travail volontaire en Allemagne. Rapidement, la faim se fait sentir à un tel point que, comme le décrit Joseph Bonnier, on est prêt à manger n’importe quoi :

« 7 déc. 1916 – Il y en a parmi nous qui ont mangé un rat. Moi même si j’en avais eu un, je l’aurais mangé. On l’avait mis cuire au bout d’une fourche au-dessus d’un feu de bois ».

Les « volontaires », ceux qui finissent par signer un contrat de travail pour les Allemands sont stigmatisés par le reste du groupe des déportés. Joseph Bonnier écrit ainsi :

« 300 volontaires, tous flamands sont partis. On est bien content de leur départ. A 8h et demi, on leur a donné double ration ».

Les volontaires étaient-ils réellement plus nombreux du côté flamand ? Nous ne pouvons pas répondre à cette question. Ou peut-on considérer que c’était difficile pour le groupe de déportés de voir certains des leurs céder à la pression de l’occupant et donc facile de les considérer « extérieur » du groupe, et pourquoi pas « flamands » ?

Les conditions de vie sont si pénibles (faim, froid, fatigue, maladies) que plusieurs déportés envoient des lettres au bourgmestre, le suppliant de les rapatrier et de travailler dans les carrières pour l’occupant.

Pour en savoir plus sur le sort des déportés, consultez la vidéo réalisée sur 2 déportés lessinois à Soltau et Nieder Ochtenhausen, Jules Lepoivre et Jules Brixy par Adélie Bernaert et Marion Baine.

ou encore cette vidéo sur Henri Bertrand déporté à Soltau et Marienburg réalisée par Jolan Cardoen, Robin De Potter et Guillaume Baguet.

 

Le retour des déportés

Quinze déportés lessinois sont déjà rapatriés fin novembre 1916. En janvier 1917, ils sont une cinquantaine à revenir à Lessines dans un état lamentable (extrémités gelées). Fin du mois de janvier 1917, reviennent à nouveau des déportés lessinois qu’on débarque à Soignies. Ils sont en très mauvaise santé comme le témoigne J. Tacquenier :

« J’ai vu, le 28 janvier 1917, un nouvel arrivage d’une centaine d’hommes; on ne prend même pas la peine de les ramener à Lessines, on les débarque à Soignies. On les ramène en charrettes, en camions; beaucoup sont enveloppés de couvertures; des jeunes hommes de 33 ans doivent être transportés; ils ne peuvent marcher les quelques mètres qui les séparent de leurs maisons. Les Allemands nous ont pris des géants pleins de force et de santé; ils nous ramènent des spectres, sans compter ceux qui ne reviendront plus. Le retour est plus triste que le départ ».

Certains déportés qui quittent l’Allemagne au printemps 1917 suite au décret impérial, pensent rapidement revoir leur famille à Lessines mais sont re-déportés en cours de voyage pour le front français.

Depuis la fin de la guerre, le 6 novembre sera un jour fêté chaque année par les déportés. D’ailleurs, les carrières donneront congé aux ouvriers. Dans la mémoire collective, certains se souviennent encore que leurs pères ou leurs grands-pères fêtaient cette journée, plus encore parfois que celle du 11 novembre.

 

Bibliographie


-DENEYER (René) et LONGEVAL (Maurice), 1915-1916-1918 : Les déportations à Lessines, Lessines, éditeur M. Longeval, novembre 1986.

-TACQUENIER (J.), Rapport des socialistes lessinois au Conseil général du POB sur les déportations, 11/02/1917, publié sur http://www.europeana1914-1918.eu/fr/europeana/record/9200142/BibliographicResource_3000006442005 (consulté en octobre 2014).

-PASSELECQ, Déportation et travail forcé des ouvriers et de la population civile de la Belgique occupée, Paris, PUF et New Haven, Yale-University, 1928.

-COLERY (Jules), Mémoires d’un prisonnier civil lessinois déporté en Allemagne pour refus de travail à l’ennemi, publié dans CHEL (à compléter).

-BONNIER (Joseph), Journal de déportation, non publié (Archives Bruno Dupret)

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