Déportations de civils by Alexandra Leroy

1918 : des nouveaux déportés sur le front français

En 1918, le front allemand cède de partout et l’armée allemande manque d’hommes. Depuis le 14 mars 1917, un décret impérial a mis fin aux déportations dans le gouvernement général. Mais en 1918, la ville de Lessines se trouve dans la zone d’étapes…

Entre mai et août 1918, 255 Lessinois sont déportés vers le front au Nord de la France.  Ils font partie des 60.000 hommes environ déportés des zones d’étapes dans les Z.A.B. (bataillons de travailleurs civils) dans le territoire des étapes et des opérations (dans les deux Flandres, une partie du Hainaut, une partie du Luxembourg et dans le nord de la France). Mais à Lessines, qui est déporté ? Selon quels critères ? Dans quelles conditions ? Où exactement ? Pour faire quoi ?

Convoqués à l’abattoir et à la malterie.

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La Malterie Notté à l’époque de la Première Guerre mondiale

A Lessines, le 20 mai 1918, tous les hommes valides de 17 à 50 ans sont convoqués à l’abattoir. Le 16 août, suite à une nouvelle convocation, des hommes se présentent à la malterie Notté et sont déportés. Nous avons retrouvé les listes de ces déportés aux AGR ainsi que des fiches de déportés dans les archives de la Société lessinoise  « Les déportés du front français ».

Officiellement, au départ, en 1916, les déportations ciblaient les chômeurs. Mais cette fois, on se rend compte que de nombreuses catégories socio-professionnelles sont touchées. Les officiers en charge des réquisitions de main d’oeuvre ont reçu l’ordre de ne pas se limiter aux chômeurs et d’agir avec violence et « sans égard pour la personne ». Voici ici des statistiques réalisées à partir des fiches des déportés lessinois de 1918 retrouvées (180) :

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Presque la moitié des déportés travaillait comme ouvriers et dans la majorité des cas étaient des carriers. L’autre moitié des déportés était constituée à part plus ou moins égale de cultivateurs, d’artisans, de commerçants, d’employés et d’étudiants. Le peu de salaire, s’ils en recevaient un, ne compensait pas leur revenus habituels. Après guerre, certains, notamment les commerçants, réclameront des compensations financières. Le fait qu’il y ait des cultivateurs parmi les déportés ne fait qu’aggraver la famine qui touche Lessines depuis le début de la guerre. La présence d’étudiants pose la question de l’âge des déportés.

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La déportation touche principalement les personnes de 15 à 25 ans (59%), viennent ensuite ceux de 36 à 45 ans (18%) suivie des catégories 26-35 (10%) et 46-55 (12%). D’après nos sources, un seul Lessinois âgé de plus de 56 ans a été déporté, il avait exactement 66 ans au début de sa déportation. Précisons aussi qu’une petite trentaine d’hommes avaient un ou plusieurs enfants.

Ces hommes furent acheminés vers le Nord de la France au moyen de wagons à bestiaux. Ils y resteront en moyenne 2 mois et demi.

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Déportés sur le front en France ?

Les déportés sont regroupés dans les bataillons organisés de manière militaire (4 compagnies de 500 travailleurs chacune). 25 ZAB seront ainsi constitués entre 1916 et 1918.

brassard de déporté belge dans les Z.A.B. (photo de Donald Buyze)

Brassard de déporté belge dans les Z.A.B. (photo de Donald Buyze)

Parmi les nombreux camps, les endroits les plus fréquentés par les déportés lessinois étaient Radinghem et Ennetières. Ensuite c’est une série de différents camps qui suivent, dont Séquedin, Lomme, Attiches, … et divers camps. Tous ces camps se situent dans le Nord de la France et sont assez proches les uns des autres.

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On retrouve aussi des déportés lessinois dans d’autres camps en France mais plus vers l’est, à proximité de Charleville-Mézières (Monthermé), Sedan et Metz . Ces déportés ont souvent été déportés en 1916 en Allemagne puis sur le trajet du retour vers Lessines, ils ont été déportés à nouveau en France sans même pouvoir revoir leur famille.

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La majorité des déportés ont fréquenté plusieurs camps.

Travailler pour les Allemands sur le front ?

Leur principal travail était de participer à la réfection des routes. Le second travail récurrent était le déchargement des bateaux et le chargement des wagons. Les conditions de vie étaient semblables à celles des camps allemands voire pires dans certains cas : manque de nourriture, d’hygiène, travail éprouvant physiquement, mauvais traitements. Les chiffres officiels indiquent qu’entre 1056 et 1300 périrent dans ces ZAB.

A la fin de la guerre, les déportés lessinois de 1918 se rassembleront au sein de la société indépendante « Les déportés du front français » pour faire entendre leurs droits.

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Carte d’un déporté lessinois, membre de la société indépendante « Les déportés du front français » chargée de défendre les intérêts des déportés après la guerre.

 Travail réalisé par Marion Baine et Adélie Bernaert

(5e option histoire)

Bibliographie (à compléter)


Archives de la société « Les déportés du front français » (Archives de Pascal Demoléon) ;

DENEYER (René) et LONGEVAL (Maurice), 1915-1916-1918 : Les déportations à Lessines, Lessines, éditeur M. Longeval, novembre 1986.

BECKER (Annette), Oubliés de la Grande Guerre, Paris, Hachette, 2003 (Collection Pluriel Histoire)

CHARON (Arnaud), Exposé pour les élèves de l’option histoire de Lessines Bruxelles, AGR, novembre 2014.

HENNING (René), Les déportations de civils belges en Allemagne et dans le nord de la France, Bruxelles, Vromant, 1919.

THIEL (Jens), Slaves raids pendant la Première Guerre mondiale. Déportation et travail forcé en Belgique occupée (Humbold-Université Berlin), Conférence à l’Historikerdialog, Louvain-la-Neuve, UCL,  24 mars 2014.