Déportations de civils by Alexandra Leroy

L’opinion publique belge face aux déportations

Dès le début, les déportations d’ouvriers belges en Allemagne ont choqué de nombreuses personnalités en Belgique comme ailleurs. Dans cet article, nous verrons ce que ces personnalités ont fait pour tenter de mettre fin aux déportations et si ces interventions ont abouti.

L’église catholique

cardinalmercier« J’ai vu, par centaines, de mes ouailles en péril et dans les larmes ».

Cardinal Mercier

Le 19 octobre 1916, le cardinal Mercier, l’archevêque de Malines adresse la première lettre de protestation au gouverneur général, von Bissing. Il met en avant les craintes de la population sur les déportations. En effet, des rumeurs se répandent : des hommes auraient été saisis et emmenés de force en Allemagne soit pour y être enrôlés dans l’armée soit pour y être employés dans les travaux forcés. Suite à cette lettre, le gouverneur général a répondu au cardinal que les Allemands respecteront la liberté des Belges. Ce qui n’a pourtant pas été le cas…

 

Le 12 novembre 1916, le cardinal décide même de contacter le pape. Le pape assure qu’il fera tout ce qui est en son pouvoir pour mettre fin aux déportations. Il contacte ainsi le gouvernement allemand en faveur des ouvriers belges. Malheureusement, l’Empereur allemand y consacre peu d’attention.

Le 25 novembre 1916, le cardinal Mercier renouvelle sa protestation lors d’un prêche à Sainte Gudule :

« Mes biens chers frères, les quatre ou cinq semaines que je viens de passer sont, peut-être, les plus douloureuses de ma vie, les plus angoissantes de ma carrière épiscopale. Les pères et les mères de famille, qui se trouvent ici autour de cette chaire, me comprendront. (…) J’ai vu, par centaines, de mes ouailles en péril et dans les larmes. Durant trois jours, dimanche, lundi et mardi derniers, matin et soir, j’ai parcouru les régions d’où les premiers ouvriers et artisans de mon diocèse furent emmenés de force en terre d’exil. A Wavre, à Court-Saint-Etienne, à Nivelles, à Braine-l’Alleud, je pénétrai en plus de cent foyers à moitié vides. Le mari était absent, les enfants étaient orphelins, les sœurs étaient assises, l’œil mort, les bras inertes, à côté de leur machine à coudre ; un morne silence régnait dans les chaumières. On eût dit qu’il y avait un cadavre dans la maison ».

Les parlementaires

« Servir l’Allemagne, c’est se battre contre notre pays »

Le 9 novembre 1916, les parlementaires belges vont aussi protester auprès du gouverneur général. Leur principal argument contre les déportations est l’antipatriotisme :

« En prenant la place d’un ouvrier allemand, l’ouvrier belge permet à l’Allemagne d’augmenter la force numérique de ses armées. Le travail le plus odieux est celui dont l’effet se tourne contre la patrie : servir l’Allemagne, c’est se battre contre notre pays. Y contraindre nos ouvriers n’est autre chose qu’un coup de force, contraire au droit des gens, visés par Votre Excellence dans son arrêté du 15 août 1915, et contraire à l’esprit, sinon au texte de la Quatrième Convention de La Haye de 1907 ».

Le 29 novembre, les parlementaires belges écrivent au corps diplomatique en leur demandant que les Etats neutres interviennent et en les suppliants d’élever la voix en leur faveur.

Depuis 1914, les puissances neutres, l’Espagne et la Hollande, organisaient la protection du ravitaillement et des secours dans les territoires occupés. La population considérait donc les représentants des puissances neutres comme des protecteurs. Elles se trouvaient donc dans une position favorable pour protester contre les déportations. Les protestations du gouvernement hollandais n’ont pas été vaines : le général von Huene a été relevé de ses fonctions.

Même le roi d’Espagne a défendu personnellement les déportés auprès de l’Empereur. L’ambassadeur d’Espagne à Berlin qui lui aussi avait protesté contre les réquisitions d’hommes belges n’a au départ obtenu aucun résultat à ses plaintes. Le marquis de Villalobar n’a pourtant pas baissé les bras. Il a proposé au gouvernement allemand un contrat contenant 6 clauses concernant les déportations :

  1. Le nombre d’ouvriers réquisitionnés en Belgique pour le travail forcé en Allemagne ne dépassera pas 250 000 ;
  2. Ces ouvriers seront exclusivement recrutés parmi les chômeurs assistés par la bienfaisance publique ou privée ;
  3. Les déportés ayant des moyens d’existence seront rapatriés ;
  4. Les ouvriers déportés en Allemagne seront autorisés à envoyer de l’argent en Belgique à leurs familles ;
  5. Il sera permis de correspondre avec elles ;
  6. Enfin lesdits ouvriers seront pendant leur séjour en Allemagne placés sous la surveillance des neutres.

Toutes les propositions ont été acceptées par le gouvernement allemand hormis la dernière. Les puissances neutres ont réussi à atténuer un peu l’horreur des déportations.

La magistrature

Le 11 novembre 1916, les magistrats belges protestent aussi contre les déportations : ils reprochent au gouverneur général d’agir au mépris des principes du droit de liberté, des droits de guerre et des promesses faites au peuple belge.

En fait, le gouverneur général qui avait d’abord promis de respecter la liberté des citoyens belges, au fur et à mesure des plaintes, se défendait en détournant le réel problème. Le baron Von Bissing accusa même le blocus de l’Angleterre d’être la source des mauvaises conditions des déportations. Et lorsque ce fut le tour des parlementaires belges de protester, le baron alla même jusqu’à affirmer que la déportation était un bienfait pour les déportés et la Belgique.

Toutes ses protestations ont abouti au décret impérial du 9 mars 1917. Ce décret stipulait que les déportations d’hommes belges étaient désormais interdites dans la zone du gouvernement général. Malgré que cette réforme ait été signée en mars, les déportés ne sont rentrés en Belgique qu’à partir de mai. Certaines conditions avaient été fixées. Le renvoi en Belgique n’était pas définitif : les hommes avaient seulement droit à un congé de 15 jours. Ils étaient autorisés à revoir leur famille seulement si, avant leur départ, ils signaient un contrat de travail de 4 mois. Très peu de Belges sont revenus car ils persistaient dans leur attitude patriotique et refusaient l’offre des Allemands.

Dans la zone des combats et la zone des étapes (qui recouvraient une partie de la Flandre Orientale et Occidentale et du Hainaut), l’occupant continua à convoquer des hommes pour les déporter, en particulier dans le nord de la France.

Bibliographie :

  • AMARA, La propagande belge pendant la Première Guerre Mondiale, pages n°181 à 191 ;
  • Albert HENRY, la déportation des ouvriers belges en Allemagne ;
  • René HENNING, Les déportations de civils belges en Allemangne et dans le Nord de la France, pages n°16 à 23.

Travail d’Adélie Bernaert, 5e A.