Déportations de civils by Alexandra Leroy

Après 1918 : la reconnaissance des déportés ?

L’après-guerre est le moment des discussions sur les réparations des dommages de guerre ainsi que sur la question de la reconnaissance des héros de la patrie. Qui est reconnu comme un héros au sortir de la guerre ? Le soldat ? Le résistant ? Le civil déporté ? Et à Lessines, quel est le statut du déporté dans les manifestations patriotiques mémorielles ? Sera-t-il indemnisé par l’Etat belge? Dans cet article, nous essaierons de comprendre comment le déporté est considéré à l’échelle de la Belgique et sur le plan plus local, à Lessines et dans les environs.

L’historienne Stéphanie Claisse a montré que la place du déporté a été compliquée au sortir de la guerre et peu enviable. Contrairement au soldat dont le statut héroïque semble difficilement contestable, le déporté va devoir prouver qu’il est un « bon déporté ».

Dans la commune de Lessines, lors des fêtes patriotiques du 12 octobre 1919, les déportés ne sont pas oubliés. Le journal local « Le Postillon » titre alors « Lessines a fêté de façon grandiose ses combattants, ses déportés et ses condamnés politiques » (Postillon du 19 octobre 1919). Dès le 6 novembre 1919, soit 3 ans jour pour jour après la « Grande Déportation », la ville de Lessines décerne un diplôme souvenir aux déportés, une façon de reconnaître leur refus de travailler pour l’occupant comme un acte de résistance patriotique.

Diplôme d'un déporté lessinois : Hector Deloy (Archives Arlette Cattiez)

Diplôme d’un déporté lessinois : Hector Deloy                 (Archives Arlette Cattiez)

Pour obtenir reconnaissance de leur statut et réparation du préjudice subi, des fédérations locales et nationales de déportés vont se créer dans toute la Belgique. A Lessines, il y en a deux : une consacrée aux déportés de 1916 et une autre consacrée aux déportés sur le front français en 1918.
Leur combat mènera à la rédaction d’une première circulaire en 1919 (le 23 Novembre). On prévoit alors d’octroyer à chaque déporté une indemnisation de 150 francs mais les déportés se sentent lésés et mal considérés. Les fédérations vont alors continuer leur combat pour obtenir de meilleures réparations. En décembre 1919, la Commission Centrale des Déportés, Réquisitionnés et Prisonniers est créée. En 1921, la loi change et octroie de meilleurs dédommagements en fonction des dommages subis. Ainsi, chaque déporté reçoit 150 francs, auxquels s’ajoutent 50 francs par mois de déportation et par mois d’incapacité.  Il s’agit désormais de faire reconnaître une incapacité de travail, temporaire ou définitive. Toutefois, pour bénéficier des réparations financières, il faut prouver qu’on a été un « bon déporté », c’est-à-dire qu’on est resté fidèle à la patrie belge et qu’on n’a pas signé le contrat de travail volontaire offert par les Allemands. Séparer les « bons déportés » des « déportés volontaires » n’est pas chose aisée car il n’y a que très peu de traces prouvant qui a signé. Une atmosphère de suspicion est alors en place car même les fédérations de déportés cherchent à exclure ces déportés qui ont signé ce contrat.

Ce sont les bourgmestres qui sont chargés de renseigner les « bons déportés » :

“Des propositions peuvent toujours être faites en faveur des ouvriers déportés pour refus de travail qui sont décédés en Allemagne ou rentrés au pays, malades par suite des mauvais traitements subis. Pour chaque déporté que vous signalerez, vous devrez, Monsieur le Bourgmestre, joindre à l’état de renseignements une attestation établissant qu’il n’a jamais accepté de travail favorable à l’ennemi”

Circulaire de la Commission de la Reconnaissance nationale (Province de Luxembourg) adressée aux bourgmestres, 23.XI.1919 (Archives communales d’Assenois, boîte 547.1 : Etat de guerre et suites. Situation de certaines personnes. Instructions). Cité par CLAISSE, op cit.

Une lettre signée par deux témoins atteste alors du caractère héroïque du déporté ainsi que des préjudices subis lors des déportations. C’est le cas notamment quand le déporté décède en déportation et que les ayant droits, la veuve et ses enfants réclament des indemnités. Voici un exemple lessinois :

« Le nommé Lepoivre Jules a été déporté en Allemagne le 6 novembre 1916, pour refus de travail. Envoyé à Soltau et de là, au camp disciplinaire de Nieder Ochtenhausen, il fut forcé de s’employer comme travailleur forcé. Cet homme était en parfaite santé avant son départ pour l’Allemagne et c’est là qu’il contracta une maladie terrible par suite de la nourriture mauvaise et insuffisante, des mauvais traitements et du froid qu’il eut à subir pendant le terrible hiver de 1916-1917. Il ne put survivre à cette maladie faute de soin et mourra le 12 février 1917. Je puis certifier la chose ayant été déporté dans le même camp que le nommé Lepoivre Jules et l’ayant vu mourir à mes côtés.
Certifié sincère et véritable.

Laudisoit Napoléon et Auguste Brayette, Lessines, le 28 mars 1920. » (Archives du Service des Victimes de guerre, dossier « Jules Lepoivre »).

Outre ces témoignages, les déportés ou ayant droit doivent entreprendre une action en justice auprès des Tribunaux de Dommages de guerre pour être indemnisés. Dans le cas des Lessinois, ce Tribunal siège à Tournai. Après la loi de 1921, des certificats médicaux devront être versés au dossier pour prouver l’incapacité de travail qui a résulté de la déportation. Dans certains cas, on retrouve même des courriers rédigés par des directeurs de carrières attestant de l’infirmité du déporté à son retour, obligeant l’ancien ouvrier rompeur à exercer un métier moins physique à la carrière et aussi moins rémunérateur.croix guerre

Le 27 novembre 1922, une croix des déportés est créée. Environ 55.000 exemplaires seront décernés.

 

 

 

 

 

 

 

manifestation

Manifestation des déportés avec des représentants lessinois,   8 avril 1923 (Archives Pascal Demoléon)

En 1923, la Fédération Nationale des Déportés de Belgique considère que le processus d’indemnisation et de reconnaissance des déportés est trop lent. Elle appelle à manifester à Bruxelles le 8 avril 1923. Des Lessinois feront partie des manifestants.

Sur cette photo, on voit des déportés lessinois défiler sous une banderolle « Lessines » qui pointe les conséquences des déportations sur la population : nombreux invalides, veuves, orpherlins, …

En 1925, l’avocat Jacques Pirenne mènera à Paris un procès contre l’Allemagne. Pour ce faire, il récoltera de nombreuses informations sur les déportés qui sont encore consultables aujourd’hui aux AGR.

Par Robin De Potter

5e option histoire

Bibliographie :


CLAISSE (Stéphanie), Le déporté de la Grande Guerre : un « héros » controversé. Le cas de quelques communes du Sud Luxembourg belge, publié dans CHTP-BEG, n°7, 2000, p. 127 et sv.