Déportations de civils by Alexandra Leroy

Les déportations à Lessines, un cas particulier ?

Pendant la guerre 14-18,  beaucoup de Lessinois ont été déportés en Allemagne et dans le Nord de la France. Lessines a -t-elle été la seule ville à subir autant de déportations ?  Pourquoi tant d’hommes lessinois ont-ils été emmenés ? Comment se situe le cas lessinois par rapport à l’ensemble des déportations en Belgique ?

Les chiffres des déportés civils en Belgique

Observons tout d’abord les chiffres des déportés révélés par la Commission d’enquête qui s’est tenue après la guerre sur les violences faites au civil.

Nous constatons que la majorité des déportés civils l’ont été  durant le dernier trimestre de l’année 1916 : 101.196 déportés. Un plus grand nombre de déportés a été envoyé en Allemagne (54.522) que dans les Z.A.B. (Zivil Arbeiter Bataillon) en France (46.674).

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En fait, la zone où l’on était déporté dépendait essentiellement du territoire dans lequel on vivait. La Belgique occupée est ainsi divisée en différentes zones d’occupation. Les habitants de la zone du Gouvernement général sont déportés en Allemagne. Les habitants de la zone d’étapes (à proximité de la zone du front) étaient déportés eux sur le front français. Ceux à proximité des opérations étaient employés pour creuser des tranchées, construire des bunkers,…

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Carte réalisée par Donald Buyze

 

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Carte réalisée par Donald Buyze

 

Les chiffres des déportés à Lessines

Lorsqu’on observe ce tableau, on se rend compte que la majorité des lessinois touchés par la déportation sont partis le 6 novembre 1916. C’est la raison pour laquelle cet épisode a été rebaptisé dans la mémoire collective lessinoise « La Grande Déportation ». D’autres Lessinois ont été déportés en 1917 mais leur nombre exact est plus difficile à évaluer : une partie est en fait constituée de déportés du 6 novembre 1916 qui ont d’abord vécu la déportation en Allemagne avant d’être directement à nouveau déportés vers le front français (la région de Verdun et des Ardennes françaises). Quelques Lessinois ont été déportés, de façon isolée en 1917, à nouveau vers le front français, peut-être pour des raisons disciplinaires. En 1918, deux nouvelles déportations seront organisées (en mai et août), toujours vers le front français, mais dans la région lilloise cette-fois.

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Arnaud Charon a établit des statistiques à partir des chiffres des déportés fournis par la Commission d’enquête et des chiffres de la population masculine fournis par le recensement de 1910.  Il a ainsi calculé le pourcentage de déportés par rapport à la population masculine dans chaque commune de Belgique. Si on compare les villes en fonction du pourcentage d’hommes touchés par la déportation, Lessines arrive en 8e position . En effet, à Lessines, près d’un quart de la population lessinoise masculine (23,53 %) a été déporté. Certains villages autour de Lessines ont aussi été particulièrement touchés : Ollignies (19,55%), Bois-de-Lessines (13,69 %), Papignies (11,26 %), Deux-Acren (11,11 %), Oeudeghien (10,9 %), Ogy (10,81 %).

Lessines en 8e position des villes les plus touchées par la déportation : pourquoi ?

Nous allons maintenant tenter d’émettre des hypothèses explicatives pour comprendre pourquoi la ville de Lessines a été si touchée par les déportations de civils.

La ville de Lessines est particulièrement frappée par le chômage depuis le début de la guerre. En effet, dès août 1914,  les carrières sont à l’arrêt : l’armée belge réquisitionne les explosifs des carrières.  Les nombreux ouvriers carriers se retrouvent alors au chômage. Le chômage entraîne la famine à Lessines en 1916. Beaucoup d’hommes ne sont plus aptes à assurer leurs besoins.  Les occupants souhaitent donc utiliser ces nombreux chômeurs -qui constituent une charge pour eux- au travail en Allemagne.

Dans un premier temps, l’armée allemande tentera de relancer les carrières en incitant les ouvriers carriers à reprendre le travail. La plupart, patriotes, résistent et refusent de retravailler aux carrières, prétendant qu’ils serviraient ainsi les intérêts militaires allemands ! En 1915, il y a une grande vague de résistance parmi les carriers qui en représailles, sont jugés par un Tribunal militaire allemand à Lessines (actuelle Ecole Saint-Roch). Comme peine, plusieurs maîtres carriers sont contraints aux travaux forcés et à des peines d’emprisonnement. C’est ce qu’on nommera dans la mémoire collective lessinoise la « Première déportation ». Nombreux sont ceux qui, à Lessines, considèreront la déportation du 6 novembre 1916 comme un règlement de compte des Allemands suite à cet acte de résistance. On retrouve des éléments dans ce sens dans les journaux intimes des déportés.

Ensuite, Lessines se trouve dans le Hainaut qui est la deuxième province belge la plus touchée par les déportations après la Flandre Occidentale.

Enfin, Lessines est passée pendant la guerre de la zone du Gouvernement général à la zone d’étapes. En 1916, Grammont était dans la zone d’étapes mais pas encore Lessines. Les déportés de cette zone d’étape (ex : Tournai, Avelgem, Renaix, …) se sont retrouvés dans le nord de la France dans les Z.A.B. (Zivil-Arbeiter Bataillon) pour faire la « Siegfried Ligne ». Lessines faisant alors partie de la zone du gouvernement général, on déportait vers l’Allemagne. En 1917, un décret impérial stipule que les déportations doivent être arrêtées dans la zone du Gouvernement général mais continuent dans la zone des étapes. Dès 1917, Lessines se retrouve dans cette zone. La ville vivra donc 2 cycles de déportation : celui de 1916 et celui de 1918, ce qui contribue aussi à ce que les déportations touchent particulièrement les Lessinois.

En conclusion, Lessines n’est pas un cas particulier. D’autres villes ont été touchées par la déportation, mais peu de villes ont vu autant d’hommes partir.

 

Bibliographie


Archives générales du Royaume, Commission d’enquête sur la violation des règles du droit des gens, des lois et des coutumes de guerre, n°740 et 742.

Ministère de l’Intérieur, Population. Recensement général du 31 décembre 1910. Relevé du nombre d’habitants par province, par arrondissement administratif et pas commune, Bruxelles, 1912.

Interview d’Arnaud Charon par les élèves d’option histoire de l’Athénée de Lessines, Lessines, mai 2015.

Interview de Donald Buyze par les élèves d’option histoire de l’Athénée de Lessines, Lessines, mai 2015.

DENEYER (René) et LONGEVAL (Maurice), 1915-1916-1918 : Les déportations à Lessines, Lessines, éditeur M. Longeval, novembre 1986.

Travail réalisé par Adélie Bernaert et Marion Baine (élèves de 5e option histoire)