Donald Buyze

Interview de Donald Buyze

DSC09908Ce 31 avril 2015, Donald Buyze, l’homme venu partager son savoir avec notre classe de 5ème option histoire, est un ancien professeur de morale retraité qui habite Wervik, en Flandre occidentale. Il nous a confié que depuis tout petit déjà, il s’est passionné pour l’histoire, grâce à son grand-père qui fut déporté en 1916 à l’âge de 19 ans. Donald est né dans la maison de son grand-père à Geluveld près de Ypres. Il y a longtemps, lorsque le grand-père de Donald évoquait sa vie pendant la Première guerre mondiale, Donald aimait déjà l’écouter et en savoir plus sur l’histoire de son « Pépé », Victor Perneel, un déporté civil de la Grande Guerre. Depuis, il n’a pas cessé d’essayer d’en savoir plus sur ces travailleurs forcés et prépare un livre sur le sujet.

Si Donald a fait le déplacement jusque Lessines pour nous rencontrer, c’est pour la simple et bonne raison qu’il y a très peu de personnes qui s’intéressent à ce sujet. Il a donc été très touché que des jeunes gens comme nous s’intéressent aux déportés civils de 14-18.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre grand-père Victor Perneel ?

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Victor Perneel (Photo Donald Buyze)

« Mon grand-père avait 19 ans lorsque la guerre éclata. Il travaillait à Lille, à 35 km de Geluveld. La Flandre était pauvre, il y avait beaucoup de frontaliers qui travaillaient dans des usines de textile près de Lille. Victor, mon grand-père, travaillait dans une ferme près de Ronchin (dans la banlieue lilloise) pour son arrière cousin, un paysan flamand. Lorsque les Allemands sont arrivés en 1914, mon grand-père habitait juste derrière le front allemand. En Octobre 1916, Victor est convoqué pour aller travailler pour les Allemands. Il a dû se rendre le mardi 17 octobre à 13h devant l’entrée principale du palais Rameau au Boulevard Vauban à Lille ».

Les hommes désignés à la déportation pouvaient-ils refuser ?

Les plus riches pouvaient payer 10 000 marks. S’ils refusaient et ne payaient pas, ils étaient envoyés à la police générale et avaient une peine d’emprisonnement d’au moins 3 ans.

Comment les hommes étaient mis au courant des déportations, du lieu de rendez-vous et de la date ?

A l’aide d’annonces que les Allemands affichaient partout dans la ville.

Et où votre grand-père a-t-il été déporté ?

De Lille, il a été déporté dans la région de la Thiérache à la frontière franco-belge, au sud de Mons. Le camp de déportation de Victor était un moulin à l’eau qui se trouvait sur l’Oise, à Bohéries. Encore aujourd’hui ce moulin à eau existe, c’est un très joli bâtiment. Chaque jour, il devait aller travailler dans la gare de Guise, à 5km de Bohéries.

Vous êtes-vous déjà rendu sur place ?

Oui, je suis retourné au camp du Moulin de Bohéries avec mon grand-père. Il se souvenait avoir écrit son nom sur un mur du moulin et une fois sur place, nous avons cherché mais nous n’avons pu retrouver l’endroit. J’y suis retourné ensuite, plusieurs années après la mort de mon grand-père avec la volonté de retrouver cette trace laissée par Victor. Après plusieurs visites chez les propriétaires actuels du moulin, j’ai retrouvé le mur avec les inscriptions et la signature de « Victor Perneel, Geluveld, parti de Lille le 17 octobre, ouvrier agricole, prisonnier civil ». J’ai encodé le reste des noms que j’ai trouvé gravés ou crayonnés sur le mur dans un tableau excel.

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Mur avec inscription « Victor Perneel », Moulin de Bohéries. (Photo Donald Buyze)

Ensuite, quand vous avez pu en savoir plus sur votre grand-père, vous ne vous êtes pas arrêté là : vous vous êtes lancé dans l’identification de tous les déportés civils. Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez procédé ? Cela-a-t-il été difficile ?

J’ai visité beaucoup de cimetières militaires. Mais dans les plaques, il y avait énormément de fautes dans les noms. Par exemple, je lisais « Vautigem » sur une tombe et dans les listes de déporté, c’était en fait « Vantieghem ». Je me suis donné comme but de corriger toutes ces fautes dans l’identification des morts. Peu de gens travaillent sur ce thème.

J’ai mis en corrélation les noms sur les tombes avec les noms que j’ai retrouvé dans les archives et sur les monuments au mort. Pour les archives allemandes, ce n’est pas simple car les Allemands possédaient une écriture différente au début du siècle, le « Sütterlin » difficile à déchiffrer.

Vous avez ainsi parcouru la Belgique et une partie du nord de la France en vélo. Qu’avez trouvé au cours de toutes ces balades ?

Je me suis mis à voyager dans toute la Belgique (le plus souvent en voiture) pour prendre en photo les monuments aux morts dans les villages. J’ai commencé par le Hainaut, puis Namur, puis la Flandre (parfois en vélo) et enfin toute la Belgique. Après 4 ans, j’ai maintenant une photo de chaque monument aux morts de Belgique et je référence les noms qui figurent sur ces monuments dans mon tableau excel. J’ai fait aussi tout un tas de villages français à vélo pour répertorier leurs tombes et les lieux de déportation. J’ai plus de 140.000 photos de monuments aujourd’hui. J’ai découvert beaucoup de monuments aux morts marquants. Celui d’Ellezelles par exemple est le monument aux morts le plus romantique que j’ai jamais vu. Celui de Bois-de-Lessines est aussi intéressant : on y voit l’ouvrier (déporté) qui vient de recevoir une lettre et un soldat en hauteur.

Au fil de vos recherches, vous avez trouvé certaines incohérences, certaines erreurs que vous avez pu corriger. Pouvez-vous expliquer ?

A un moment donné, je tombe sur le site: mémorial.gen.web et je clique sur «affichages des relevés », «  nationalité » et je trouve des « soldats belges». On y indiquait que ces soldats étaient morts à l’Aisne. Ca me paraissait très discutable parce que, à mon estimation, jamais des soldats belges ne s’étaient battus en France, certainement pas dans l’Aisne. Il y avait un relevé avec 206 de soldats qui étaient morts en 1917. J’ai donc confronté ces informations avec la liste des déportés que j’avais déjà recensé et j’ai lu qu’à Effry par exemple, je retrouvais les noms de ces « soldats » qui étaient en fait des déportés civils décédés dans ce lazaret.       

 Savez-vous nous dire combien de déportés sont morts en déportation ?

Officiellement, il y a 2614 décédés en déportation. C’est le chiffre publié après la guerre. Mais avec mes recherches, j’arrive à 7000 morts. Je peux les prouver ces 7000 noms.

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Quelles archives avez-vous trouvé intéressantes pour retracer l’histoire des déportés ?

J’ai consulté les archives des diocèses et en particulier les rapports de paroisse. Le cardinal Mercier a demandé à tous les curés de Belgique de faire un récit de comment la guerre s’était déroulée dans chaque paroisse. A Bruges, j’ai compilé tous ces récits qui répondaient à 12 questions dont une sur les réquisitionnés. Les curés ont noté souvent les noms des déportés de leur village. C’est donc une source intéressante. Entretemps ces archives des diocèses flamandes sont en ligne. J’ai aussi consulté des archives en Pologne, Allemagne, France et en Belgique…

Pouvez-vous expliquer pourquoi certains étaient déportés en Allemagne et d’autres en France ?

Il y avait différentes zones dans la Belgique occupée. En zone marine, les gens travaillaient pour les Allemands dans leur village. En zone opérationnelle, ils devaient travailler dans leur village pour les Allemands : creuser des tranchées, faire du béton pour des bunkers… Ensuite, il y avait une zone d’étape dirigée par l’armée (une zone de repos pour les soldats) dans laquelle roulaient beaucoup de trains de munitions et de nourriture pour les soldats. Lessines était justement à cheval entre l’étape et le gouvernement général. En 1916, Grammont était dans la zone d’étapes mais pas Lessines. Les déportés de cette zone d’étape (ex : Tournai, Avelgem, Renaix, …) se sont retrouvés dans le nord de la France dans les Z.A.B. (Zivil-Arbeiter Bataillon) pour faire la « Siegfried Ligne ». Dès 1917, des gens de Mons et de Arlon les ont rejoint. La dernière zone est celle du gouvernement général dirigé par Von Bissing en 1916. Dans cette zone, de novembre 1916 à mars 1917, les Allemands ont déporté environ 60.000 travailleurs en Allemagne pour travailler dans l’agriculture ou dans l’industrie.

Savez-vous pourquoi les Allemands ont-ils décidé de déporter de force des travailleurs en 1916 ?                                                          

Le Deutsche Industrie Buro recrutait dans le Gouvernement général et dans la zone d’étapes pour l’Allemagne. On compte environ 15.000 volontaires qui ont signé au début de la guerre pour aller travailler en Allemagne. Mais ce n’était pas suffisant pour les Allemands qui avaient besoin de beaucoup de main d’œuvre, notamment pour remplacer mobilisés sur le front.

Qu’avez-vous découvert sur la vie des déportés civils en déportation en Allemagne ?

Leur sort était peu enviable. Au départ, des Allemands ont commencé à mettre leurs prisonniers de guerre dans des casernes vides d’Allemagne, comme à Munster. Ces prisonniers, ils les soignaient bien car des lois protégeaient les prisonniers militaires. C’est ainsi qu’à Soltau, des militaires ont même pu faire de l’opéra. Mais les civils ont eu un sort différent, nettement moins protégés. Ils devaient travailler dans les fermes, chercher de la tourbe ou travailler dans les mines de sel, …

Vous qui avez fréquenté de nombreux anciens camps et des cimetières, connaissez vous les camps de Nieder Ochtenhausen et de Marienburg qu’ont fréquenté de nombreux Lessinois ?

Soltau était un camp double de 35.000 hommes. C’était un camp immense. Le camp de Nieder Ochtenhausen est situé à 80 km de là environ et dépendait de celui de Soltau . Les déportés arrivaient dans ce camp quand ils avaient refusé de signer un contrat de travailleur volontaire. Selon les témoignages, les prisonniers devaient eux-mêmes aller chercher leur nourriture à Bremevorde avec une charrette et souvent cette nourriture livrée par un marchand de Bremevorde était pourrie, ce qui explique pourquoi beaucoup sont morts. Ils étaient là pour construire une digue pour faire face aux inondations. Avant eux, c’était des Russes. J’ai visité et photographié le cimetière de Nieder Ochtenhausen dans lequel on retrouve plusieurs tombes de Lessinois mais avec beaucoup d’erreurs sur les noms ou les dates.

J’ai visité aussi le camp de Marienburg-Tessendorf (maintenant en Pologne) et j’ai su retrouver les différents endroits décrits par les déportés (camp, hôpital, …). J’ai visité les archives situées dans la forteresse de Malbork aujourd’hui mais on ne m’a pas beaucoup aidé pour l’instant et je n’ai pu obtenir beaucoup de renseignements.

Merci, Monsieur Buyze pour avoir partagé avec nous vos recherches. Merci pour le « Todesbuch » de Soltau (livre de mort) que vous acceptez de nous communiquer et que nous allons confronter aux sources déjà consultées pour Lessines.

Voir une telle passion pour un projet demandant des sacrifices et beaucoup de travail est impressionnant. Donald est plus qu’engagé pour son projet. Et pour nous, jeunes étudiants en histoire, cet homme et son travail constitue un modèle.

 Adélie, Guillaume, Jolan, Marion, Robin, élèves de 5e option histoire et leur professeur Alexandra Leroy (Athénée royal René Magritte de Lessines)